Conference

Discourt du président de la HACP
Le Général Mahamadou ABOU TARKA

Excellence mesdames et Messieurs les Ministres,
Excellence mesdames et messieurs les ambassadeurs
Mesdames et messieurs les représentants des organisations internationales,
Distingués invités, tout protocole respecté,

J’ai le plaisir de vous inviter à ce déjeuner de travail pour vous annoncer la tenue d’une Conférence Internationale sur « la Stabilisation des zones des Conflits et la lutte contre le Terrorisme Insurrectionnel dans le Sahel Central». La Haute Autorité à la Consolidation de la Paix, a reçu mandat du Gouvernement du Niger d’organiser une telle Conférence ici à Niamey sous le Haut Patronage de SEM le Premier Ministre, Chef du Gouvernement vers la fin du mois de Novembre. Cette Conférence se veut la première du genre et l’idée est de faire de Niamey la destination pour les rencontres sur ce thème, une manière d’attirer l’attention sur la relative réussite de notre pays par rapport au containment du terrorisme insurrectionnel et de l’instabilité qui se développent chez certains de nos voisins. Bien entendu, l’évolution inquiétante de la pandémie du COVID 19, notamment en Occident, injecte un élément d’incertitude sur la date exacte de la Conférence eu égard aux restrictions qui peuvent être imposées aux voyageurs. Nous avons néanmoins tenu à organiser ce déjeuner pour annoncer notre projet et présenter les raisons qui nous font penser que le thème choisi pour la rencontre est pertinent, qu’il est d’actualité et qu’il permet de répondre aux préoccupations et questionnements des acteurs engagés dans la sortie de crise que nous voulons tous pour le Sahel.
La Conférence se propose d’examiner deux questions essentielles : La question des interventions dites de stabilisation dans les zones de conflits et la question du Terrorisme, terrorisme auquel nous avons accolé le mot insurrectionnel pour à notre avis mieux caractériser ce qui se passe au Sahel. Je reviendrais sur ces deux notions. Il faut retenir que stabilisation et lutte contre le terrorisme sont extrêmement liés au Sahel, mais les deux notions ont du mal à être abordé en même temps et discuté ensemble par les acteurs qui les mettent en œuvre sur le terrain. Les développeurs font de la stabilisation et les militaires font du contre terrorisme entre les deux, il y’a trop peu de passerelles malgré des déclarations d’intention.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, permettez moi de circonscrire l’objet de la conférence, et de dire ce dont il n’est pas question ici. Vous savez que notre pays va aborder dans quelques mois une période électorale. Tout le monde souhaite que ces élections se passent dans de bonnes conditions, qu’elles soient libres, démocratiques et transparentes et que le Président de la République remplisse sa mission, une mission à laquelle il tient particulièrement, celle de passer le témoin à un autre nigérien démocratiquement élu. La seconde question dont nous n’allons pas parler ici est celle du développement économique. Le Niger est un pays pauvre, qui fait face à de nombreux défis, notamment le défi de l’éducation, de la démographie, du changement climatique. Toutes ces questions ne provoquent pas de débat particulier et tout le monde est d’accord qu’il faut plus d’investissement, plus d’infrastructure, plus de création d’entreprises et une bonne gouvernance macro-économique.
Toutefois, cette unanimité sur les objectifs politiques et le développement, disparaît, même au sein du Gouvernement quand il s’agit d’aborder la gestion des régions impactées par le terrorisme. Certains sont partisans d’une utilisation de la Force, arguant du fait que les terroristes ne comprennent que le langage de la force, d’autres sont favorable à une approche de dialogue, arguant que toutes les guerres finissent sur la table de négociation, certains sont pour des mesures dures d’Etat d’urgence dans les régions d’instabilité Diffa et Tillabéry, d’autres estiment que les restrictions et interdictions aggravent la précarité économique des populations et poussent les jeunes désœuvrés dans les bras des terroristes. La définition même du terrorisme donne lieu à des controverses. S’agit-il du même terrorisme que celui qui s’est abattu sur Charlie Hebdo où les tours jumelles américaines, le terrorisme dans le Sahel est il plus proche du terrorisme algériens des années 90, diffèrent ils de ce qui se passe en Afghanistan? Après tous s’agit-il même de terrorisme ? N’est ce pas une révolte des ruraux contre le gouvernement ? Quelle est la part de l’Islam politique dans ce terrorisme ? Est il idéologique ? Quelle est la part des affrontements communautaires dans la situation, Quelles sont les facteurs déclenchant dans l’engagement des jeunes dans les groupes terroristes ? Le font ils pour l’argent ? Est il un terrorisme d’opportunité ? Pourquoi certaines communautés sont plus atteintes que d’autres ? Comme vous le voyez il est déjà difficile de s’entendre sur la définition de l’objet.
Dans l’action menée par les différents acteurs dans les zones de conflit également vous avez plusieurs perspectives. La préoccupation centrale des agences humanitaires, par exemple, est d’avoir accès aux populations en détresse, aux populations qui fuient les violences. Le souci de l’administration est de maintenir les populations dans leurs lieux de production, ce qui n’est possible qu’avec la protection des populations, la sécurisation des activités économiques pour éviter que les terroristes ne s’emparent des ressources générées par certaines activités, l’orpaillage artisanale par exemple, ou la contrebande ou l’écoulement des animaux volés. Il faut donc une présence effective de la justices, des forces de police et de gendarmerie, sans doute avec dans l’arrière plan un appui des Forces Armée. Car pour les gouvernements de nos états, le déplacement des populations est déjà un signe d’échec, le signe qu’un territoire n’est pas sécurisé, n’est pas fermement dans les mains de l’administration, n’est pas contrôlé par les Forces Armées et les Forces de Sécurité. A ce titre l’existence même des camps de refugiés est un échec politique. D’ou une véritable incompréhension avec les agences humanitaires, une différence de perspective. L’Assistance humanitaire ne peut pas être l’horizon, ou constituer la préoccupation centrale à laquelle tout est subordonné. Les milieux militaires considèrent au contraire que rien ne peut se faire si la guerre n’est pas gagnée car tant que l’ennemi dispose de liberté d’action, tant que sa capacité de nuisance n’est pas réduite, les populations seront des victimes y compris dans les camps de refugiés. Mais les militaires se demandent également pourquoi certaines populations ne collaborent pas ? Comment combiner les actions civilo-militaires, qui consiste à soigner, aider et assister les civils avec la nécessité d’une action vigoureuse et répressive ? Pourquoi certaines communautés cachent des terroristes qui sont souvent des enfants du terroir ? Comment faire pour gagner les cœurs et les esprits de populations ? Est ce que certaines opérations militaires ne créent pas plus d’ennemis qu’elles n’en tuent ?
Excellence Mesdames et Messieurs,
Et cela n’est qu’une partie du questionnement. Il faut également se demander comment délivrer le développement. On a beaucoup parlé du Nexus-Sécurité Développement, et du lien indissociable entre développement et sécurité. Comment mettre en œuvre concrètement ce nexus. Peut on mener des projets de développement en zone d’insécurité ? Jusque là, les agences de développement plient bagage dès qu’une zone est déclarée rouge. Elles abandonnent les populations au moment où elles ont besoin de développement, lorsque les circuits économiques sont perturbés. C’est sous la violence que les populations ont besoin de soutien. Besoin de protection, besoin d’assistance. Alors les humanitaires remplacent les développeurs. Mais les humanitaires ne veulent pas de présence de Forces Armées, qui sont les seuls représentants de l’Etat dans ces zones. Faut il alors abandonner la zone aux groupes terroristes? Peut on accepter la collaboration tacite humanitaires-terroristes?
Vous l’avez compris. La conférence que nous envisageons d’organiser sera l’occasion d’un grand débat, sur ces questions qui intéressent les gouvernements du Sahel, les pays amis de l’Alliance Sahel, les acteurs humanitaires, les agences des Nations Unies, les acteurs de développement. Ce débat a déjà lieu dans de nombreux forum. Mais nous voulons le conduire ici avec comme cas pratique les deux foyers d’insécurité qui se retrouve au Niger et que sont le Bassin du lac Tchad et les Trois frontières. Nous voudrons partager notre approche, montrer comment notre gouvernement gère les régions de Tillabéry et de Diffa, épicentres de la crise dans notre pays.
Excellence Mesdames et Messieurs,
Les différentes questions ouvertes que j’ai posées peuvent sembler ne pas avoir de réponses définitives. Mais des pistes de réflexion existent. C’est ainsi que s’est développé ces dernières années un concept assez original autour de la notion de « stabilisation » L’approche de la stabilisation, mise en œuvre généralement dans les zones affectées par des crises sécuritaires, vise essentiellement à améliorer les conditions de vie de la population à travers :
D’abord le maintien de la sécurité et l’état de droit. L’approche de stabilisation reconnaît que rien ne peut se faire si l’état de droit n’est pas assuré à travers un soutien par les projets aux services de sécurité. Car souvent ce qui fait défaut à nos états ce sont les ressources. Ensuite, quand il va s’agir de construire des infrastructures et des services sociaux de base, il faut impérativement le faire avec les services techniques étatiques qui ont des compétences avérées et qui connaissent leur commune ou département et enfin entreprendre les projets économiques avec l’implication des acteurs locaux privés ou institutionnels (chambre de commerce ou hommes d’affaires). On l’aura compris, le but ici est d’impliquer l’état et la société dans un souci de recherche de légitimité, cet état dont on déplore la faiblesse sans tirer la bonne conclusion. Car on dit souvent, les « états du Sahel sont faibles ou inexistants » mais on tire une conclusion pour le moins surprenante : On ne dit pas il faut renforcer cet état, non, on dit qu’il faut confier la mise en œuvre des projets à des partenaires, des ONG ou agences internationales. Or il s’agit bien de state building dont nos états ont besoin. L’objectif des projets de stabilisation est moins d’atteindre des résultats concrets, même si évidemment il faut des résultats tangibles, mais l’objectif est surtout de faire travailler les services de l’état de créer cette dynamique, ce cercle vertueux qui consiste à faire travailler ensemble services de sécurité, services techniques, administrateurs, élus locaux, chefferie traditionnels pour ne pas donner de l’espace aux forces de déstabilisation. La stabilisation constitue une phase transitoire entre les actions humanitaires et les actions de développement dont elle pose par ailleurs les jalons.
Lors de la conférence, une communication sera faite par un professionnel du domaine. Le conférencier facilitera les discussions d’un certains nombre de panelistes que nous allons identifier parmi les spécialistes du domaine notamment les membres du Stabilization Leadership Forum, un groupe informel qui réunit les missions de stabilisation des Etats Unis, du Canada, de la France, de la Grande Bretagne, des Pays Bas, de l’Australie, de l’Allemagne pour ne citer que je connais. Les agences des Nations Unies également sont un vivier de spécialistes de stabilisation.
La seconde journée de la Conférence sera dominée par les questions de lutte anti-terroriste. La formulation retenue est le « Terrorisme insurrectionnel » Ce terme peut apparaître comme un barbarisme. Pourtant il dit bien ce qui se passe dans le Sahel Central. Certes, il se passe des actions terroristes. L’attaque de l’Hotel Radisson à Bamako est bien un acte terroriste. L’attaque de l’Ambassade de France à Ouagadougou aussi, l’assassinat des humanitaires à Kouré rentre dans la catégorie du terrorisme gratuit. Mais les attaques frontales des camps militaires d’Inates et de Chinagodar s’apparente plus à la guerre, à une guerre classique entre des troupes en formation de combat. Et pourtant, ce n’est pas une guerre, car la réponse que peut monter l’armée se heurte immédiatement à l’absence de cible manifeste, d’objectif militaire à traiter. Les attaquants se dispersent aussitôt leur forfait exécuté, se fondent dans la population et reprennent une identité de jour, celle d’un simple paysan ou berger. C’est cette difficulté qui complique la caractérisation de ce qui se passe. En observant les choses on voit des actions des ces terroristes qui s’apparentent a des actes d’insurrections qui nous rappellent les guerres populaires où les combattants cherchent à être, selon le mot de Mao, comme un poisson dans l’eau. Une des caractéristiques de l’insurrection est l’existence d’un projet politique. Dans notre cas, il est clair qu’au moins au niveau des organes dirigeants, l’idéologie de l’Islam Politique, fonde les engagements dans ces groupes. Ensuite, il faut observer l’effort fait par ces groupes pour s’attirer la loyauté des populations, par la coercition certes, la violence et le chantage, mais aussi par la propagande. Car une fois soumises, les populations vivent sous une loi expéditive mais efficace et les études montrent que l’Etat Islamique dans le Sahara possède un système d’administration et de collecte de la Zakat que lui envierait notre ministère des finances. Tous les aspects que je viens de décrire posent des défis multiples à l’action militaire. Même, lorsqu’ils sont faibles, j’allais dire surtout quand ils sont faibles, les groupes terroristes évoluant dans notre sous région posent des problèmes aux forces armées. Les moyens militaires sont peu adaptés par rapport à deux motos qui choisissent un campement au milieu de nulle part pour procéder à la collecte de la Zakat où pour s’opposer à l’action d’un terroriste qui reçoit la mission d’assassiner un chef de village. L’action des Forces sera toujours réactive, ce qui nourrit la frustration des populations et sape leur confiance en l’Etat. Ce sont tous ces développements qui ont fait émerger le concept de terrorisme insurrectionnel
Maintenant peut être un mot sur le terme insurrection. L’utilisation du terme ‘insurrectionnel’ n’implique absolument aucun jugement de valeur quand à la légitimité de l’action ou du projet du groupe terroriste désigné ainsi. L’utilisation de la technique insurrectionnelle ne garantit pas non plus la victoire. Si les insurrections cubaines, chinoises ou vietnamiennes ont été victorieuses, il n’en a pas été de même de l’insurrection grecque ou de l’insurrection des communistes malaisiens vaincu par les troupes britanniques. Evidemment aucun gouvernement n’aime l’utilisation du terme insurrection à cause de cette connotation que lui ont donné les guerres de libération. Pendant la guerre en Irak, le Pentagon a interdit pendant deux ans l’utilisation du mot « insurgency » C’était du terrorisme un point un trait. Or les mots ont une importance. Il faut bien caractériser une chose, pour en faire le diagnostic et lui trouver une solution. J’entends souvent dire que la solution militaire ne suffit pas. La question n’est pas là. Il faut plutôt se demander quelle solution militaire est adaptée. C’est sûr que conduire une guerre classique contre des insurgés est une garantie d’échec. D’où le développement de la doctrine de contre-insurrection dont cette Conférence devrait nous parler. Cette doctrine est d’ailleurs aussi vieille que la guerre elle même. Dans l’histoire militaire c’est l’insurrection espagnole contre Napoléon, qui passe pour la première instance de ce type de guerre. Ce que les espagnols ont appelé Guérilla, petite guerre, nom qui a eu le succès que vous savez. Plus proche de nous les soulèvements des tribus sunnites contre les américains en Iraq, le combat des Talibans contre les américains, les exemples sont légions de l’utilisation intelligente de la tactique insurrectionnelle par le plus faible pour vaincre le plus fort.
La seconde journée de la Conférence sera donc dominée par cette question. Il faudra discuter de la nature du terrorisme au Sahel Central et dans le bassin du lac Tchad, qui emprunte et s’inspire des tactiques et techniques insurrectionnelles. Le Conférencier sera un Haut gradé de l’armée, qui va nous introduire cette question. Le Panel que nous envisageons sera composé des Chefs Militaires de la MINUSMA, de l’Opération Barkane, du Commandant de la Force du G5 Sahel, d’un représentant de l’AFRICOM et des officiers des Etats Majors des cinq Etats du Sahel.
La juxtaposition de ces deux démarches, celle de la stabilisation et celle des questions que pose la lutte contre le terrorisme insurrectionnel devrait créer une dynamique et des passerelles entre les acteurs civils et militaires qui sont engagés dans le rétablissement de la paix dans le Sahel.
Mesdames et Messieurs,
Je voudrais avant de finir mon propos vous informer que pour le moment le seul partenaire qui s’est proposé pour nous aider dans l’organisation de cette conférence c’est le PNUD dont je remercie au passage la Représentante Résidente. C’est également le PNUD qui a financé ce déjeuner de travail. Maintenant, j’espère avoir assez soulevé votre intérêt et aiguiser votre curiosité pour me permettre de lancer un appel à tous pour un appui, financier, matériel, ou tout autre type d’appui, toute proposition de conférencier ou de paneliste est la bienvenue. Nous avons mis en place un Comité technique de préparation qui travaille en étroite collaboration avec le Ministère des Affaires étrangères et l’Agence Nationale de L’Economie des Conférences. Le comité va établir le contact avec vos missions et un site internet d’échange sera mis en place incessamment. Je vais m’arrêter là pour faire l’essentiel, c’est à dire déjeuner.
Je vous remercie de votre aimable attention et bon appétit.

 

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